« Se taire ou partir, les cadres n’ont que deux options »

5 décembre 2014 par

Épuisés, stressés, frustrés, isolés… Les cadres souffriraient sans jamais oser se révolter. L’analyse du sociologue Denis Monneuse, qui publie Le silence des cadres, enquête sur un malaise.

Vous rappelez au début de votre livre que la question du « malaise » des cadres revient régulièrement dans l’actualité. Qu’avez-vous voulu apporter de nouveau?
C’est vrai que l’on en parle quasiment depuis que le statut existe. J’ai cherché à savoir s’il s’agissait d’un mythe ou d’une réalité, mais par une approche qualitative plutôt que par un énième sondage. J’ai rencontré plus d’une centaine de cadres pour essayer de comprendre ce qu’ils vivaient vraiment. Ce qu’il en ressort, c’est qu’ils souffrent surtout d’un manque de reconnaissance.

Sous quelle forme ?
Financière pour certains. Ils ont l’impression de travailler beaucoup pour une rémunération finalement pas si élevée. Rapportée à un salaire horaire, elle n’est parfois pas plus intéressante que pour un employé. Au point que des entreprises font face à une crise des vocations: des employés ou techniciens ont l’impression d’avoir tout à perdre à passer à l’échelon du dessus.

Mais le sentiment d’être reconnu ou non se joue aussi dans les relations que les cadres entretiennent avec les directions générales. Or la coupure que l’on observe traditionnellement entre le management de terrain et la DG vaut aussi pour les cadres supérieurs. Ils ont beau être proches des lieux de décision, ils se sentent mal informés des stratégies, par une direction qui se replie sur elle-même et ne leur fait pas confiance. Même à un haut niveau de hiérarchie, les cadres tiennent donc un discours extrêmement critique. Ils n’ont pourtant que deux options: se taire ou partir. La règle qui vaut pour eux est là même que celle qu’appliquait Jean-Pierre Chevènement aux ministres: « fermer sa gueule ou démissionner ».

Certains facteurs de mal-être sont-ils propres à notre époque ?
Ils ont évolué avec le temps, oui. On connaît aujourd’hui une phase d’intensification du travail. Les cadres ont plus de temps libre, mais quand ils travaillent, ils le font plus qu’avant. Les nouvelles technologies obligent à être joignables en permanence. C’est une source de mécontentement quand l’équilibre entre vie professionnelle et privée en souffre.

Les cadres critiquent aussi la façon dont ils sont eux-mêmes managés. On leur demande d’être proche du terrain, à l’écoute des salariés, mais ils ont l’impression que les discours et les chartes sur la qualité de vie au travail ne s’appliquent pas pour eux. Ils reprochent à leurs supérieurs un management « par Excel », centré sur la mesure des performances, qui ne les aide pas à progresser.

Vous décrivez aussi le « pseudo-travail intellectuel » exercé par beaucoup de cadres. Ils seraient sous-utilisés ?
La première compétence demandée aujourd’hui par les entreprises est la réactivité. Elle passe devant la qualité du travail. Cela crée une frustration chez les salariés perfectionnistes ou pour qui le travail compte beaucoup. La volonté de bien faire est bafouée par la nécessité de travailler vite. Le fossé se creuse entre le niveau d’études toujours plus élevé demandé pour accéder à ces postes et l’impression d’exercer un travail de plus en plus administratif. La disparition progressive des assistantes de direction renforce ce phénomène. Le travail de réflexion est plutôt confié à des consultants extérieurs.

Denis Monneuse est sociologue, chercheur associé à l’IAE de Paris. Il publie Le silence des cadres, enquête sur un malaise (ed. Vuibert).

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