Le chêne (productif) et le roseau (néolibéral) : la « fable de la flexibilité »

Emploi et Chômage

Il est des évidences « médiatiques » qui, bien que martelées ad nauseam, dissimulent difficilement la faiblesse de leur fondement théorique (1). Comme si, sous les apparats d’un pragmatisme de surface, le discours dominant peinait à réprimer une ambition indéniablement idéologique, où les masques tombent les uns après les autres…

Ainsi en est-il de cette corrélation entre taux de chômage et (soi-disant) rigidités du marché du travail – d’où la nécessité d’y introduire plus de flexibilité, en faisant subrepticement primer le contrat sur la loi. Alors que s’ouvre cet automne l’épineux dossier sur la « réforme » du Code du Travail, il n’est sans doute pas inutile de préciser que cette prétendue corrélation correspond davantage aux vœux d’un patronat visiblement insatiable (relayés par leurs affidés éditocrates) qu’aux canons d’une pensée scientifique soucieuse de son adéquation à la réalité empirique. Car, de l’ANI (Accord National Interprofessionnel) à la Loi Macron en passant par les différents pactes de responsabilité, nous trouvons difficilement la confirmation d’une telle relation. Et pour cause : elle n’existe pas. Ce que concède, d’ailleurs, l’économiste orthodoxe David Thesmar : « Dans la littérature académique, on ne trouve pas, à ce jour, de corrélation forte entre flexibilité du contrat de travail et créations d’emplois » (2). Un aveu éminemment ironique, lorsque l’on connaît les positions très libérales de l’auteur…
En ce sens, la flexibilité, véritable fétiche de la rationalité néolibérale, s’apparente volontiers à une fable, pour paraphraser Michel Husson (3)… Une fable qui n’est pas sans évoquer le célèbre fabliau de La Fontaine, Le Chêne et le Roseau, dont l’interprétation contemporaine a beau jeu de rappeler que le Roseau, en pliant sans rompre, résiste mieux à la tempête – métaphore de la crise économique ? – que le Chêne inflexible rejoignant inexorablement « l’empire des morts ». Pourtant, une telle lecture tendancieuse omet délibérément – et curieusement (sic) – une banale observation relevant de la « botanique » : il est sans doute plus facile de dénicher un chêne centenaire qu’un roseau du même âge. Dit autrement : il faut bel et bien un redoutable orage – une stratégie de choc, dirait Naomi Klein – pour terrasser un arbre aussi costaud, symbole (hélas fragilisé) des différentes luttes passées…
Pour analyser cette « persistance dans l’erreur », il ne suffit point, toutefois, d’en souligner les faiblesses épistémologiques. Il importe a contrario d’invoquer, d’une part, les véritables enjeux, et, d’autre part, les errances méthodologiques sur lesquelles s’appuie son argumentation, entièrement contenue dans une vision normative (abstraite) de la vie économique.
La flexibilité et ses enjeux socioéconomiques
Dans un contre-rapport, publié dès 2012 par la Fondation Copernic, En finir avec la compétitivité (4), ses auteurs rappellent sans ambages que l’actuelle «déréglementation des marchés du travail» (et donc la simplification du Code du Travail) est le parfait « complément des politiques d’austérité ». Loin de se contredire, rigueur budgétaire et fluidification de la main d’œuvre participent d’une même logique et poursuivent les mêmes objectifs : la baisse du «coût du travail» – ou, plus exactement, de celui de la force de travail – et le renforcement corollaire du taux d’exploitation en faveur des classes dominantes. (D’ailleurs, cette fallacieuse expression de « coût du travail » est tout sauf anodine : elle permet de prétendre que la baisse de ce coût – les «charges», selon la vulgate néolibérale – n’entraîne pas nécessairement une régression salariale. Or, lorsque l’INSEE évalue la part – décroissante… – des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises, elle inclut bel et bien l’ensemble des cotisations sociales – les « charges », donc – dans ses calculs.)
Aussi les mécanismes déployés pour atteindre cette finalité peuvent-ils revêtir deux formes complémentaires : la « flexibilité interne ou qualitative » et la «flexibilité externe ou quantitative». Derrière ces termes quelque peu techniques se cachent néanmoins des procédures relativement simples à déchiffrer – tant les conséquences sont ostensiblement désastreuses… Lire la suite sur le site de Médiapart
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1 Ce texte reprend et prolonge un article publié sur le site pressegauche.org : « Flexibilité et marché du travail : de la fable à la réalité »
2 Cité par : MASCOMERE, P., « Flexibilité », Mediapart.fr, 7 avril 2015. On pourrait également citer une étude de l’OCDE, publiée au milieu des années 2000, qui arrive à la même conclusion
3 Voir : HUSSON, M., « La fable de la flexibilité », dans Un pur capitalisme, Lausanne, Page Deux, 2008, pp. 85 à 90.
4 ATTAC / FONDATION COPERNIC, En finir avec la compétitivité, Paris, Syllepse, 2012. Les prochains développements s’appuient sur ce rapport (notamment les pp. 59 à 65). Les citations des prochains paragraphes sont tirées de cet ouvrage.

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