Se battre, disent-elles

Femmes Au Travail

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Entre les murs des consultations Souffrance et travail, le travail ne peut être ramené à de simples indicateurs statistiques, ni se borner à une addition d’expériences singulières. Le travail s’impose comme une donnée sociale qui participe, par ses formes d’organisation, à la construction ou à la déconstruction de notre société, en affectant profondément ses règles de fonctionnement, en bousculant les valeurs individuelles et collectives.
Le corps dans l’organisation du travail est traité comme un moyen, pas comme une origine. Comment n’être que psychanalyste et se contenter du regard sur le corps érotique alors alors que le travail ( sa réglementation, son coût, ses effets psychiques et organiques) pénètre en force le matériel clinique ?
– Peut-on dire à l’ouvrière qui souffre des 27 bouchons qu’elle visse par minute, que de par son sexe, elle ne mérite que les postes déqualifiés où le geste est pauvre ?
– Peut-on dire à la secrétaire harcelée qui s’effondre à son poste, qu’elle s’est prêté à cette maltraitance et qu’elle aurait pu partir plus tôt , alors que démissionner lui fait perdre tous ses droits sociaux et qu’elle est en situation de monoparentalité ?
– Les Françaises apporteraient-elles leur consentement pulsionnel à être payées 20 % de moins que les hommes à poste égal ?
Une femme ne bouge pas comme un homme, ne travaille pas comme un homme, n‘a pas les mêmes emplois qu’un homme, d’ailleurs. Oui, Danièle, je n’oublie plus la division sexuelle du travail..
La division sexuelle du travail a pour caractéristique l’assignation prioritaire des hommes à la sphère de la production et des femmes à la sphère familiale. Et du coup, la captation par les hommes des fonctions sociales à fortes valeurs ajoutées avec deux principes organisateurs :
– Il y a donc des travaux d’hommes et des travaux de femmes, un travail d’homme vaut plus qu’un travail de femme.
– Plus le travail est le résultat d’une qualification, plus il apparaît comme qualifié, plus il est l’effet de capacités que l’on peut qualifier de naturelles, moins il est qualifié.
La prise en charge de la saleté, les tâches simples, répétitives, monotones nécessitent minutie, patience et rapidité mais aussi un sens éthique de la nécessaire prise en charge du réel : « Il faut bien le faire » répète Fatima, « Je tiens la maison de la femme qui travaille. Grâce à moi, elle travaille la tête libre ». Donc, ces compétences, une fois naturalisées, ne nécessitent ni formation, ni reconnaissance.

Danièle Kergoat pointe toutes les situations contradictoires qu’on demande aux femmes de gérer et que sans doute en tant que psychanalyste j’aurais interprété comme une difficulté névrotique à assumer une position phallique: prendre en charge les clients étrangers dont on connaît les positions machistes vis à vis des femmes, assumer les médiations difficiles car les femmes y déploient leurs qualités relationnelles d’anticipation, de médiation, d’empathie. Bref, ces qualités « féminines » qui vont de soi, qui sont inscrites dans leur « nature », donc jamais reconnues ni rétribués.
En parallèle, le règlement de toutes les entreprise stipulent certainement qu’on n’y pratique aucune discrimination à l’égard des employés que ce soit en raison de leur race, de leur religion, de leurs opinions politiques ou de leur sexe qu’on s’engage à les traiter avec dignité et en respectant pleinement leur vie privée.
L’organisation du travail au masculin neutre a peu de compréhension pour les difficultés spécifiques que rencontrent les femmes qui veulent conjuguer vie professionnelle et vie familiale. Bien pire, le chef d’entreprise se charge de rappeler à une femme qu’il embauche, qu’elle aura des enfants, des règles, une ménopause qui la rendront moins disponible qu’un homme sur le même poste et qu’il va donc la payer moins. Certes. On peut rappeler aux femmes à juste titre que leur corps a un ancrage biologique. Faut-il leur en faire grief ? Surtout quand cet ancrage biologique a des aspects positifs pour les hommes, au-delà de leur mise au monde ? Dans notre société, ce sont majoritairement les femmes qui prennent en charge la santé et l’entretien domestique de leur famille, (rendez-vous chez le médecin, le dentiste, le pédiatre, devoirs des enfants, linge, courses, cuisine..). Pour les hommes, la prise en charge de la santé, de la gestion de la sphère familiale et du travail domestique est donc externalisée sur les femmes.Toutes les études soulignent la surdité de l’organisation du travail à la charge temporelle et mentale des « impondérables » familiaux qui incombent systématiquement aux femmes. Les absences qui en découlent, tout comme les congés maternité, relèvent de « l’absentéisme féminin ». Les aléas de la prise en charge de la sphère familiale (maladies des enfants, vacances, activités extrascolaires, réunions avec les professeurs..) entrent fréquemment en conflit avec les contraintes d’un emploi.
Si les hommes peuvent s’approprier les tâches à responsabilité qui impliquent une forte biodisponibilité, il faut rappeler que la performance masculine n’est souvent obtenue que grâce au soutien du corps masculin par les femmes : secrétaire aux petits soins, panseuse efficace et admirative, épouse dévouée épargnent le patron, le chirurgien, le mari quant à la prise en charge du réel. La capacité de travail des hommes est donc soutenue par le travail corporel des femmes, travail invisible, qui va de soi et dont le don doit être fait avec le sourire. Outre la discrimination salariale à l’embauche, la discrimination dans les affectations, l’assignation à la sous-traitance de la sphère privée, les femmes, athlètes du quotidien, se voient donc privées de la reconnaissance de leurs savoir-faire invisibles..
En parallèle, le règlement de toutes les entreprise stipulent certainement qu’on n’y pratique aucune discrimination à l’égard des employés que ce soit en raison de leur race, de leur religion, de leurs opinions politiques ou de leur sexe qu’on s’engage à les traiter avec dignité et en respectant pleinement leur vie privée.
Par manque de références pour penser ce qui relève de l’extérieur, du champ social, la plupart des femmes qui travaillent rapatrie la causalité de leur souffrance en intrapsychique: Elles sont donc défaillantes, insuffisantes, impuissantes. Par cette position féminine fautive m’explique Danièle, elle se conforte dans sa responsabilité personnelle et conforte la théorie psychanalytique d’un masochisme féminin inconscient.
Lorsqu’une femme est seule dans un collectif d’hommes, elle doit à la fois écouter les hommes qui s’adressent à elle lorsque surgit une difficulté, avoir de l’aspirine et du sucre dans son sac pour leurs maux de tête et leurs hypoglycémie, prêter une oreille attentive à leurs déboires tout en supportant psychiquement les images pornographiques sur les écrans de veille de ses collègue.
Pour avoir une chance de réussir dans une organisation du travail au masculin neutre, les femmes au travail doivent s’aligner sur ces normes. Beaucoup de femmes échouent dans cette lutte qui les déchire intérieurement entre leur identité de femme et leur identité dans le champ social. Chez de nombreuses femmes en situation de harcèlement, l’anamnèse permet de retrouver des atteintes de la sphère gynécologique : aménorrhées, métrorragies, plus graves encore, cancers du col, de l’ovaire, de l’utérus.
Comment convaincre les entreprises d’organiser enfin le travail au masculin/féminin, en cessant de retourner contre elles ce que le corps des femmes apporte à la pérennité de la société, ce que le courage silencieux des femmes épargne aux corps des hommes qui travaillent ?
Se battrent, disent elle.
Un livre de Danièle Kergoat, à retrouver dans les essentiels de notre boutique.

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