«Je suis une usine» et «Remplacer l’humain», ou le perfectionnement de l’esclavage

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Deux livres publiés à quelques mois d’intervalle, que je lis en même temps. L’un d’eux fut écrit il y a plus de quarante ans, manuscrit abandonné, oublié au fond d’un tiroir, comme on dit, l’autre est l’essai récent d’un penseur critique américain du numérique, l’auteur de «Internet rend-il bête» ?

« La menace a prise sur les hommes.
La peur des hommes fait tourner les machines 1

Deux livres publiés à quelques mois d’intervalle, que je lis en même temps. L’un d’eux fut écrit il y a plus de quarante ans, manuscrit abandonné, oublié au fond d’un tiroir, comme on dit, l’autre est l’essai récent d’un penseur critique américain du numérique, l’auteur de Internet rend-il bête ?
Yves Le Manach publiait en 1973 Bye bye turbin aux éditions Champ libre, il fleurait le grincement de dents avisé et bientôt l’humeur situationniste. Sud aviation, où il travaillait, fut un haut lieu de la dissidence ouvrière de ces années-là. En cette même période, sur son temps volé à la boîte, il écrivait les pages de Je suis une usine, exhumé aujourd’hui par les éditions Lunatique.
C’est l’usine qui parle, elle a plusieurs voix, une usine comme on aurait pu penser qu’il n’en existerait plus quelques décennies après, or ce n’est pas tout à fait vrai, la preuve, ce texte n’a pas pris une ride, il est étonnamment actuel, ne serait-ce que parce qu’il est écrit dans une langue encore accrocheuse d’idées et de rage, une langue d’avant la novlangue lénifiante et terrible d’un XXIe siècle qui cherche vainement son souffle à travers les vertus managériales ou les abcès du big data.
Est-ce toujours, au demeurant, ce monde de la production de biens et de flux, une histoire de virilité qui s’expriment, camouflée en robotisation ? On peut se le demander. Comme le note Yves Le Manach, selon son expérience, « il n’y a pas de femmes chez les paras. Dans les usines non plus. »
Un besoin de vivre pourtant, en dépit de la contrainte. De rêver. De désirer.

« Il est si fort l’ennui, il est si pesant, que même le désir, le besoin, l’éjaculation ne parviennent à le faire oublier. On n’échappe pas à cet ennui-là, même en allant se masturber (2). »

Et l’usine fourmille d’ouvriers qui finalement ne rêvent, même si c’est inavouable, que de devenir chômeur pour avoir le temps de vivre, d’être objectivement inutile. De ne plus se sentir le surveillant de son propre salariat.

« Ceux qui ne connaissent des machines que la perceuse Black & Decker du bricoleur, le clitoris de leur voiture de sport, le moulin à café et le rasoir électrique, ceux qui ne connaissent que les instruments ménagers qui transforment leur épouse en coléoptère bourdonnant et en technicienne d’intérieur, ceux enfin qui ne connaissent de la technologie que le bras de leur chaîne hi-fi, les boutons du flipper ou les touches juke-box, ne peuvent peut-être pas comprendre ma haine pour les machines.

Je ne suis qu’un complément vulgaire de cette machine qui m’a annexé. Je ne suis que son prolongement humain et servile. J’ai envie de pisser !

Je suis seul avec la machine, il n’y a pas de chefs derrière moi. Rien que la machine. Pourtant, je ne peux m’arrêter. Si je m’arrête, cela se verra sur le papier de l’enregistreur. La machine m’espionne, me surveille avec tous ses instruments braqués sur moi. Il faudrait que je puisse me lever pour aller pisser. Il faudrait au moins que je puisse allumer une cigarette. Je ne suis plus seulement l’esclave des rapports sociaux, je suis l’esclave direct de la technique (3). »

Il est si fort, l’ennui, que croire en des changements est au-dessus des forces des ouvriers soumis à leur destin, quelle que soit la chanson inventée par les fils de bourgeois en lutte. Il ne reste que l’observation méticuleuse de sa propre servitude, et surtout l’imaginaire pour vaincre la soumission. C’est un texte sombre et gris que ce journal qui, sous des dehors excentriques, n’est en rien inventé ; un journal intérieur autant qu’un descriptif de la condition prolétaire.

« Nous sommes impuissants à lutter contre les machines qui travaillent à notre place et qui silencieusement nous empoisonnent. Tous ces mécanismes hideux, qui tendent leurs tentacules d’acier, de plastique et de béton à travers les sous-sols et le ciel de la ville, sont au service du pouvoir. Un pouvoir de moins en moins palpable, mais de plus en oppressant, un pouvoir auquel il est devenu impossible de donner un nom, de mettre un visage. Qui, le matin à l’aube, été comme hiver, appuie sur les boutons et pousse les manettes ? Qui dirige les métros aveugles ? Qui rassemble les informations et commande à la monstrueuse machine jusqu’au sommet des montagnes et au cœur des déserts ? Qui tire profit des bénéfices de la production ? (4) ».

* * *

Nicholas Carr, essayiste américain tire quatre décennies plus tard un bilan qui ne jure en rien sur les réflexions d’Yves Le Manach. Du temps que les machines était une extension des membres humains, la décision revenait encore en partie à la cervelle du travailleur, l’automatisation a mis a mal cette prérogative. À travers de nombreux exemple, l’auteur montre que l’autonomie des utilisateurs a diminué avec le perfectionnement des machines. Le pilotage automatique, dont l’invention remonte à 1912, est resté mécanique jusqu’à l’informatisation de ces appareillages – c’est en fait l’Airbus A320 qui inaugura ce type de dispositif, au grand dam des pilotes qui voyaient leur statut perdre en prestige mais surtout leur capacité à ressentir l’avion s’estomper. Des accidents récents entraînant des dizaines de victimes ont été le fait de mauvais réflexes des pilotes après une défaillance des sondes et des ordinateurs. Là où un pilote aguerri à l’ancienne aurait pu réagir normalement il a été montré, boîte noire à l’appui, que les pilotes desdits avions ont manœuvré « à l’aveugle ». Et comme l’écrivait le Der Spiegel dans un article de 2009 consacré à la sécurité aérienne : « les pilotes d’avions équipés de commandes de vol électronique sont constamment soumis à de nouveaux aléas qu’aucun ingénieur n’avait anticipés (5). »
Autre exemple, l’arrivée du GPS dans le nord du Canada, chez les Inuits, pour pratique qu’il a pu paraître, est la cause de nombreux drames. La capacité acquise par initiation ancestrale des autochtones à se déplacer dans ces régions si vastes et sans repères évidents, en fonction des vents, des formations neigeuses en constante évolution, et autres facteurs propres à ces contrées, ne se transmet plus comme avant. Dès qu’un appareil tombe en panne, ce qui n’est pas sans arriver, l’homme est perdu ; en l’occurrence, il se perd et meurt de froid.
Les scientifiques s’étant penché sur ces questions évoquent désormais un paradoxe de l’automatisation. « Bon nombre de chercheurs soulignent que les systèmes automatisés ont souvent tendance à entraîner la détérioration des conditions de travail, et non l’inverse (6). »

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1 : Yves Le Manach, Je suis une usine, éditions Lunatique, 2017, p. 56.
2 : Ibid., p. 152.
3 : Ibid., p. 52.
4 : Ibid., p. 50.
5 : Cité in Nicholas Carr, Remplacer l’humain, éditions L’Échappée, p. 161.
6 : Nicholas Carr, Remplacer l’humain, éditions L’Échappée, p.97.
 

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