Enseignants : "Le travail invisible ne peut donner lieu à une reconnaissance"

Stress Travail et Santé

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Pour la sociologue Françoise Lantheaume, plus de la moitié du travail fourni par les profs passe inaperçu. Une invisibilité dont souffre la profession.

Le Point : Vous êtes, avec Christophe Hélou, l’auteur d’un livre, La Souffrance des enseignants, sous-titré Une sociologie pragmatique du travail enseignant. Est-ce que l’absence de reconnaissance du véritable temps de travail fourni par les professeurs fait partie des causes de cette souffrance ?
Françoise Lantheaume : Vous supposez – à juste titre – que l’un des problèmes du travail invisible, c’est qu’il ne peut pas donner lieu à une reconnaissance. En effet, il s’agit là de l’une des difficultés majeures du travail enseignant. Or on sait bien que l’une des sources de la souffrance des enseignants c’est la faiblesse de la reconnaissance de leur travail, particulièrement par leur hiérarchie et par leurs pairs. Dans ces conditions, les enseignants ont tendance à se reposer beaucoup sur la reconnaissance des élèves, mais elle est aléatoire car les élèves ne sont pas toujours en mesure d’apprécier leur programmation didactique, le choix de leurs outils pédagogiques, de leurs critères d’évaluation, etc.
Pourquoi, selon vous, la hiérarchie et plus globalement la société sont-elles incapables de reconnaître ce travail invisible fourni par le corps enseignant ?
Il y a deux questions. Du côté du groupe professionnel, il existe une histoire qui a contribué à construire cette invisibilité. Le statut des enseignants pour le secondaire est fondé uniquement sur le face-à-face avec les élèves, on parle des 15 heures des agrégés, des 18 heures des certifiés comme s’il s’agissait de leur seul temps de travail.
Autre aspect, les prescriptions multiples. Depuis la décentralisation, les enseignants reçoivent des injonctions de l’État et du niveau local. Celles-là ne sont pas toujours convergentes et sont souvent floues, elles laissent beaucoup de marge d’interprétation aux professionnels. D’un côté, cela leur offre une certaine autonomie mais, de l’autre, ils doivent aussi inventer eux-mêmes des façons de faire qu’ils ne peuvent pas immédiatement rendre visibles, car ils se demandent si c’est bien ce que l’on attend d’eux. J’ajoute que la précarité augmente dans l’Éducation nationale, la variété des statuts change aussi le rapport au métier et à sa conception, ce que les uns pensent devoir faire n’est pas forcément ce que les autres pensent devoir faire. Voilà qui complexifie encore les choses et crée les conditions d’un travail invisible faute de débat entre les professionnels : du fait d’une incertitude sur les règles de métier, chacun se débrouille comme il peut avec des pratiques invisibles.
Du côté de la société, cette absence de reconnaissance est assez normale, on ignore toujours le métier de l’autre. L’expérience de l’enseignement que le citoyen, le journaliste, le politique possèdent, c’est toujours une expérience d’élève.
Des stéréotypes, des perceptions perdurent, mais je pense que les enseignants y contribuent involontairement en ayant des difficultés à rendre visible la dimension invisible de leur travail.
Est-ce qu’institutionnaliser ce temps de travail invisible pourrait être une solution satisfaisante ?
Certains aspects du travail enseignant mériteraient sans doute d’être institutionnalisés. Cependant, je pense que c’est une illusion de croire que tout le travail invisible doit être institutionnalisé. C’est dans ce travail invisible que se fabriquent de nouvelles façons de faire, des règles de métier, et cela demande du temps avant de le rendre visible, d’en débattre, de le mettre sur la place publique. De plus, comme dans tout métier, une part du travail n’est pas accessible à la conscience, il s’agit d’une part très routinisée, tellement intégrée qu’on ne se rend même pas compte qu’on l’exécute.

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