Le blues des journalistes

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Détestés, précarisés, usés… Les raisons qui poussent les journalistes à réfléchir à « l’après » sont nombreuses.

L’idée a surgi en pleine conférence de rédaction : certains journalistes vont-ils changer de voie en raison du mouvement des gilets jaunes, particulièrement violent envers les reporters ? Vont-ils en avoir assez d’exercer une profession si détestée ? Et chacun d’y aller de son anecdote : « J’ai un copain qui… »
Attention, le sort des journalistes ailleurs dans le monde est souvent plus inquiétant qu’en France. Reste que le métier est de moins en moins attractif pour ceux qui l’exercent. En témoigne le nombre de cartes de presse qui diminue d’année en année en France.

« On se demande à quoi on sert »

Stéphane*, journaliste pendant une dizaine d’années, par ailleurs passé par L’Express, a claqué la porte du métier il y a seulement quelques mois. « J’ai bataillé pendant des années pour décrocher ma carte de presse. Le jour où j’y ai enfin eu droit a été un grand moment. Aujourd’hui je vais la perdre, et ça ne me fait pas grand-chose », déclare-t-il. Stéphane travaille désormais dans le milieu de l’édition. « Après être passé par tous les types de presse – gratuite, en ligne, papier, payant, freemium -, je fais le constat que j’ai travaillé à chaque fois dans des environnements en crise, déficitaires, ou hyper contraints par les limites de leurs modèles. »
Un amer constat que fait aussi Léonie*, pigiste (un statut de rémunération au sujet ou à la journée, propre aux journalistes) depuis trois ans pour la presse jeunesse, des magazines « société » et certains journaux féminins. « C’est vraiment un métier-passion. Mais ce qui me déprime, c’est que, depuis que je travaille, quatre ou cinq médias avec lesquels j’ai collaboré ont fermé. On se demande : mais alors, à quoi bon ? C’est un métier qui n’a pas vraiment d’avenir, surtout dans la presse écrite. »
Rien qu’en 2018, Vraiment, Ebdo et le site BuzzFeed France ont effectivement mis la clé sous la porte. Et on ne compte plus les ventes, les rachats de journaux, les fusions de rédaction, les changements de stratégie pour rebooster des journaux papier sur le déclin.
« Le déclin de la presse écrite crée une atmosphère assez déprimante dans les rédactions, abonde Aude*, qui vient de mettre fin à quinze ans dans le métier. Comme si tout le monde avait intégré qu’on était en voie d’extinction et que l’objectif principal était juste de survivre, à plus ou moins court terme. Quand on nous répète toute la journée qu’on n’est plus lu par personne ou presque, on finit par se demander à quoi on sert. »
Journaliste pendant quatre ans à la radio, Alice*, la trentaine, est institutrice depuis le mois de septembre dernier. Elle aussi a rapidement « saturé » des conditions de travail, et notamment de la précarité. « C’était stressant de devoir être tout le temps disponible, se remémore-t-elle. C’était difficile aussi de ne pas savoir ce que j’allais faire au jour le jour. » Tout au long de cette période, Alice est en CDD ou pigiste. « Au début, la précarité ne me semblait pas être un problème, ni être un facteur déterminant. Mais maintenant que j’ai une situation à l’extrême opposé, ultra stable, je vois la sérénité que cela m’apporte. »
Car la précarisation s’est accentuée ces dernières années. Le nombre de pigistes et de chômeurs détenteurs d’une carte de presse a augmenté, passant de 22,7 % à 26,2% entre 2006 et 2017. Arnaud*, 28 ans, journaliste en presse spécialisée, enchaîne lui-même les contrats depuis quatre ans. « En fait, je me retrouve au chômage une fois par an, plaisante-t-il. C’est un secteur tellement compétitif, qu’on est incité à obéir sans sourciller », regrette celui qui écrit actuellement des articles à la chaîne, des articles qui « cliquent ».

Le bouleversement du « web-first »

Cette « mutation du digital » aurait mené à une certaine industrialisation du métier, note Patrick Malleviale, consultant à la Sécafi, entreprise spécialisée dans l’expertise, l’assistance et le conseil auprès des instances représentatives du personnel. « Les services sont regroupés, avec un mélange de métiers, des plages horaires plus étendues, et une gestion nettement plus productiviste », explique-t-il.
Épuisé de ces transformations perpétuelles, Benjamin* est d’ailleurs en arrêt maladie. Journaliste en presse quotidienne régionale, il ne connaît que trop bien ces changements de stratégie, et cette « agilité » permanente demandée aux employés. En contrat à durée indéterminée (CDI), le quadragénaire travaille dans la presse depuis quinze ans, et gagne plutôt bien sa vie, avec 2200 euros mensuels net. Mais il assiste impuissant, à la dégradation de ses conditions de travail.
« On a moins de moyens humains et pourtant on nous demande beaucoup plus, explique-t-il. On doit aujourd’hui tout faire : du print [journal papier], du web, la mise en page… Car les secrétaires de rédaction sont en train de disparaître. Le ‘web first’ [une expression pour signifier la publication d’un article en ligne avant sa parution dans le journal] a pris des proportions terribles. » Il demande aujourd’hui un droit à la déconnexion. « On nous oppose que, si on n’est pas tout le temps disponible, c’est qu’on s’est trompé de métier. »

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