Cynthia Fleury, le soin et les technologies

Emploi et Chômage

Pour un empowerment des soignants et des patients

Qu’il s’agisse d’un robot, d’une plateforme ou d’une application en ligne, une technologie ne s’impose pas, comme quelque outil magique, à ceux qui l’utilisent ensuite. Dans le monde du soin par exemple, elle suppose une lente appropriation. C’est à ce prix qu’elle peut contribuer à transformer de façon positive l’écosystème de la santé, en particulier au sein de l’hôpital, nous dit la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury, dans un entretien réalisé en partenariat avec la base de connaissances Solidarum.org.
Le mardi 7 novembre 2017 au soir, au Centre hospitalier Sainte-Anne dans le quatorzième arrondissement parisien, Cynthia Fleury a ouvert un nouveau chapitre de sa Chaire de philosophie à l’hôpital, lancée deux ans auparavant à l’Hôtel-Dieu dans l’Île de la Cité. Des cours et séminaires, autour du triptyque «Philosophie, psychiatrie et neurosciences», y démarrent par une série d’interrogations d’une actualité aiguë sur ce «sujet» qu’est tout patient.
S’y mêlent santé et sciences, mal-être contemporain et nouvelles éthiques, mirages technologiques et subjectivités des individus et des collectifs pour éclairer notre humanité : «Comment les théories philosophiques et psychiatriques du sujet peuvent nous aider à penser sa place aujourd’hui, son rôle, son sentiment d’érosion, son articulation avec l’institution, ou encore son engagement dans la cité ? Comment soigner ce sujet ?» Comment éviter que les sciences et techniques ne nourrissent de nouvelles aliénations ? Comment, à l’inverse de telles dérives, les utiliser pour constituer une société plus collective, à même d’accueillir notre vulnérabilité et de la «rendre capable» ?
Dans notre grand entretien en cahier PDF feuilletable, Cynthia Fleury analyse les nouvelles technologies sous ce prisme-là : la nécessité de nous emparer des outils du numérique pour devenir des «sujets» prenant en main leur devenir, plutôt que de les subir et de rester les «objets» de quelque machine sociale.

Être les sujets plutôt que les objets du numérique

Le danger, aujourd’hui si banal, est que les plateformes, les applications en ligne, les algorithmes et l’intelligence artificielle, les objets connectés, les instruments d’action à distance et les robots de toutes formes ne nous rendent plus dépendants d’automatismes, de mécanismes maîtrisés par quelque multinationale de l’ère nouvelle. Ne fassent de nous, à l’insu de notre plein gré, des êtres passifs et irresponsables. C’est ce qu’induisent, l’air de rien et avec le sourire, les discours de bien des pontes de la Silicon Valley. Éric Schmidt, marionnette en chef de Google, a été l’un des premiers à annoncer un futur d’anticipation de nos désirs, en mode quasiment télépathe, histoire que nous soyons aveuglément servis par les aimables fantômes de la machinerie numérique. C’est ainsi que Google Home, cube parlant et serf si «intelligent» de notre quotidien domestique, nous ferait passer de «l’âge de l’accès» à «l’âge de l’assistance».
Mais qu’entend-on par assistance ? Les analyses de Cynthia Fleury permettent d’ausculter la réalité de ce mot dans le territoire où il aurait a priori le plus de sens : celui du soin et de l’accompagnement des personnes. La philosophe n’est ni technophobe ni technophile. Dans notre discussion, elle défend la possibilité de confier demain à un robot la toilette intime de patients en situation de handicap :
Ne pas avoir à se dénuder et à montrer crûment leur incapacité à s’occuper de leur corps face à un autre être humain leur évite une situation qu’ils jugent dégradante. L’usage d’un robot leur permet de préserver leur intimité : la neutralité de la machine devient, paradoxalement, la réponse la plus humaine à leur vulnérabilité.
Mais gare aux erreurs de perspective : mettre en place une telle démarche, utilisant des «robots aidants» pour ce qu’ils ont de désinhibant vis-à-vis du patient en souffrance, est tout sauf aisé. L’idée d’une immédiateté, d’une magie du numérique est une fable ô combien intéressée. Bien au contraire, la pratique juste et raisonnée des robots comme de toutes les technologies suppose un lent et essentiel travail d’appropriation, donc une formation, que celle-ci soit officielle ou improvisée sur le tas, donc dans la plupart des cas un véritable investissement de la part des hôpitaux et des autres institutions du monde de la santé.

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