Les jours des médecins sont-ils comptés ?

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La suggestion n’est complètement farfelue, à l’heure où une télécabine vient d’être installée dans une pharmacie mutualiste du Roannais, qui prend la tension, le pouls, mesure le taux d’oxygène dans le sang, et transmet ces informations au médecin généraliste. Ces solutions ont le vent en poupe : la société H4D, qui a conçu la télécabine, vient de lever 6,7 millions d’euros. Si cette cabine apporte une réponse au manque de médecins dans les déserts médicaux, elle n’a pas (encore) vocation à remplacer les soignants. C’est pourtant le débat qui a été soulevé le 5 décembre 2016 entre le philosophe des sciences Léo Coutellec et Jean-Christophe Weber, médecin et philosophe spécialiste de l’éthique médicale, à l’occasion de la troisième séance du séminaire de l’Espace éthique Île-de-France « Anticiper le futur de la santé, un enjeu éthique ».
La fiction d’anticipation imaginée par le philosophe des sciences Léo Coutellec commence au réveil de Charline, à 7H30, le 25 mars de l’an 2065. À peine a t-elle ouvert un œil qu’une douce voix lui susurre à l’oreille : « Vous êtes en bonne santé, Charline. Aucun signalement à l’assurance-maladie n’a été nécessaire ces quinze derniers jours ». La journée débute bien. Pour poursuivre dans la bonne voie, des préconisations personnalisées lui sont ensuite transmises pour l’accompagner tout au long de sa journée : son objectif sera donc aujourd’hui de consommer l’équivalent de 1856 Kcalories et de pratiquer 33 minutes d’Equivalence-Activité-Physique (EAP). Heureusement, elle ne se sent pas seule dans ses efforts : elle sera secondée dans la réalisation de ses objectifs par sa montre connectée, son Smartphone, son réfrigérateur, ou encore son ordinateur, qui lui restitueront ses données en direct et lui permettront d’ajuster son comportement.

Le programme « Rester en bonne santé »

Cette mécanique pourrait ressembler à une sorte de jeu vidéo, mais cela est on ne peut plus sérieux dans le futur imaginé par Léo Coutellec. Le programme « Rester en bonne santé » a été conjointement créé par l’Assurance maladie et la Grande Infrastructure du Numérique, conformément à une charte éthique, autour de trois piliers :

  1. Prévenir plutôt que guérir
  2. Maîtriser son mode de vie
  3. Assumer ses responsabilités de santé.

« Le maintien en bonne santé, c’est mon affaire, ma responsabilité et je dois en assumer les conséquences »

Grâce à ce programme, plus besoin de médecins. D’ailleurs, dans ce monde futuriste, l’Ordre des médecins a été dissous le 15 avril 2043. Pourquoi aurait-on encore besoin de soignants ? Si Charline développe un stress trop important qui augmente son risque cardio-vasculaire, le système, qui sait ce qui est bon pour elle, lui imposera une séance de méditation le samedi matin. Pour son bien-être encore, elle ne pourra avoir que deux repas « non maîtrisés » dans la semaine, qu’elle pourra consommer dans les restaurants certifiés par le programme et tenus par des chefs formés à la nutrithérapie. La médecine n’est plus cantonnée à une discipline : avec l’interdiction de tous les pesticides chimiques de synthèse, par exemple, c’est toute la société qui est devenue garante de la santé des citoyens. Pourtant, Charline prend très au sérieux sa responsabilité individuelle. « Le maintien en bonne santé, c’est mon affaire, ma responsabilité et je dois en assumer les conséquences », affirme-t-elle. Ce principe de responsabilité n’est pourtant pas facile à respecter tous les jours : parfois, quand elle a mal à la tête et qu’elle a des nausées, « elle aimerait en parler à quelqu’un, se confier et entendre un avis », avoue-t-elle pour conclure la fiction du philosophe Léo Coutellec.
« Dans ce monde fictionnel, pourquoi la médecine a-t-elle pu disparaître ? », se demande le Professeur de médecine interne et philosophe Jean-Christophe Weber pour introduire le débat. « Des objets connectés recueillent nos comportements et le traitement de ces données peut conduire à des préconisations. Est-ce une évolution inéluctable de la médecine ? ».

La disparition du médecin physique

Pour le philosophe, l’anticipation décrite par Léo Coutellec est un monde dans lequel ce que le sociologue Max Weber appelait le « désenchantement » se serait pleinement réalisé. « Dans un monde où il est possible de maîtriser toute chose par le calcul, c’est la rationalité qui garantit les prises de décision » souligne-t-il. En conséquence, si nous transformons l’art du particulier qu’est la médecine en science dure, les malades doivent être traités comme les objets d’un savoir statistique et le médecin devient un savant interchangeable qui s’efface derrière son savoir. Rien d’étonnant à ce que cette « politique des choses », pour reprendre l’expression du philosophe Jean-Claude Milner, aboutisse à la destruction pure et simple de la médiation patient-médecin.
Épousant les contours de la fiction et décidant d’aller plus loin, Jean-Christophe Weber imagine ensuite que cette disparition des médecins ne se serait pas faite facilement. La science ne réussissant pas à répondre à la seule question existentielle qui importe, celle de savoir comment nous voulons vivre et ce que nous devons faire, de nombreux patients resteraient désemparés et isolés. Ce besoin peut être lui aussi comblé par la machine : comme dans la religion, l’algorithme nécessite un mode de croyance puissant dans les injonctions du système qui prescrit automatiquement des recommandations à Charline. Inutile de savoir comment fonctionne l’algorithme, il faut simplement s’en remettre aveuglément à lui. Cette idée religieuse et magique de la science « aboutit à une technologie de gouvernement des corps par le contrôle et la surveillance », conclut le philosophe.

Lire la suite sur le site usbeketrica.com

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