« La nouvelle souffrance éthique naît du renoncement à un travail de qualité »

Stress Travail et Santé

Dans l’essai « La souffrance éthique », qu’il a publié le 2 septembre 2026 avec le philosophe et psychologue du travail Gabriel Perez, Christophe Dejours se penche sur la transformation de cette notion qu’il a décrite dès la fin des années 1990. Pour le père de la psychodynamique du travail, c’est aujourd’hui l’atteinte à la qualité du travail et le sacrifice des règles de métier qui en constituent les principales sources.

Extrait de l’entretien avec Christophe Dejours, psychiatre et psychanalyste par Corinne Renou-Nativel, publié le 9 septembre 2026 par le magazine Santé et Travail.

Comment définissez-vous la souffrance éthique ? A-t-elle toujours existé ?

Christophe Dejours : C’est la souffrance qui commence lorsqu’un individu consent à apporter son concours, y compris par sa passivité, à des pratiques, des actes ou des activités que le sens moral réprouve. Elle a probablement une longue histoire derrière elle, mais elle n’a été identifiée en tant que telle qu’au moment du tournant gestionnaire de la fin du 20e siècle. C’est précisément en 1998 dans « Souffrance en France – La banalisation de l’injustice sociale » que je décris cette notion qui va ensuite se transformer.

Dans ce premier temps, quelle forme prend-elle ?

C. D. : Avec la gouvernance par les chiffres, des pratiques auparavant sous le manteau, sont désormais revendiquées, comme le harcèlement, qui devient une technique assumée du « New public management ». Inventé par les Japonais, importé par le lean management et transformé par les Américains, le harcèlement apparaît dès lors légitime et public. 
Il consiste par exemple à réunir des cadres et à choisir chaque semaine celui qui va être jeté plus bas que terre. Ses collègues le voient se faire démolir et humilier mais ils n’interviennent pas, par peur de devenir la prochaine cible. Cela les amène à devenir complices. 
Ce management fracture tout un système de valeurs, celui du sens commun de la justice, qui est la condition sine qua non du vivre-ensemble.

Consentir en ne s’interposant pas, c’est trahir son collègue, se trahir soi-même, se découvrir lâche et pleutre. C’est trahir aussi la solidarité, valeur fondamentale du mouvement social à partir de la seconde moitié du 19e siècle. Certains collègues, fascinés par cet usage de la force, en éprouvent une jouissance, ce qui les rend prêts à devenir les prochains harceleurs. Ils échappent à la souffrance éthique. Pour les autres, cette trahison ouvre une brèche dans l’organisation psychique, avec le risque d’une bascule vers la haine de soi.

Avec quelles conséquences sur la santé ?

C. D. : La souffrance éthique déclenche un mouvement dépressif, un sentiment d’auto-dévalorisation, avec une honte indescriptible. Alors que les dépressifs mélancoliques s’accusent de faits faux, les personnes en proie à la souffrance éthique se reprochent des faits vrais. 
C’est l’une des voies majeures qui conduisent au suicide. Ce n’est pas par hasard si, au passage du 20e au 21e siècle, apparaissent les suicides sur le lieu de travail. Dans les archives de la médecine du travail – créée en 1946 -, ils n’existent pas avant le début des années 2000. Ils surgissent brutalement avec la mort d’une cadre de santé, qui met fin à ses jours à l’hôpital devant son équipe. Le mouvement s’amplifie, connaît une forte visibilité avec l’affaire France Télécom, mais il ne s’arrête pas là.

(….)

« Pour lire la suite, accéder à l’ensemble des contenus et soutenir une information indépendante sur la santé au travail, abonnez-vous à Santé & Travail pour 49 € par an.
Et recevez gratuitement la newsletter Santé & Travail tous les jeudis dans votre boite mail, pour ne rien manquer des publications de ce site d’information ».

A lire dans le magazine

Réseaux Sociaux

Suivez-nous sur les réseaux sociaux pour des infos spéciales ou échanger avec les membres de la communauté.

Aidez-nous

Le site Souffrance et Travail est maintenu par l’association DCTH ainsi qu’une équipe bénévole. Vous pouvez nous aider à continuer notre travail.