Le travail au fil du temps. Porter un regard historique et anthropologique sur le travail pourrait-il éclairer les ressorts des burn-out et de la crise du travail que nous vivons ?

Mise à jour le 10 février 2026 | Stress Travail et Santé

Par le Dr Dominique BEAUMONT, spécialiste en Santé au travail, ancienne attachée de consultation Souffrance et Travail de l’Hôpital Fernand Widal, psychanalyste, membre de l’APM (Association Psychanalyse et Médecine) – Février 2026

Appréhender la clinique du travail à laquelle nous sommes confrontés en interrogeant ce qu’est et ce qu’a pu être le travail au fil du temps et de l’espace. Voilà ce que j’ai voulu tenter, une esquisse qui viendrait en complément d’une histoire de la Santé au Travail et de la Psychopathologie du Travail déjà abordée à d’autres occasions (1).

Force est de constater que ni pour l’anthropologie ni pour l’histoire, le travail ne s’est vraiment constitué comme champs de recherche jusqu’à présent, même s’il existe de nombreuses publications ayant touché à la question du travail, mais de façon dispersée et surtout centrées sur l’histoire du monde ouvrier en Occident (2).

Le travail est un fait social total ou le travail égal rémunération ?

  • Le travail c’est déployer une activité, de l’énergie pour se nourrir, se reproduire, créer. On pourrait même reprendre la définition physique du travail : W = F x d, Travail = Force x déplacement. Le travail est une force en déplacement.
  • Amour et travail ne sont-ils pas les deux occupations et préoccupations majeures des humains, les deux motifs principaux pour entrer en travail analytique selon Freud (3). Le travail « occupe nos mains oisives et nos esprits agités » pour reprendre James Suzman (4).
  • Le travail est l’acte créatif, l’acte technique au sens large, au sens de Marcel Mauss, « fait social total 5 », « acte traditionnel efficace (6) ».
  • C’est le travail vivant de Marx et de Christophe Dejours.

Mais à l’heure actuelle, travail égal rémunération, argent. Que s’est-il passé ?

Tenter de tirer le fil d’une histoire du Travail pourrait-il nous éclairer ?

Le travail est lié à la matière, au corps, au lien, à l’échange. Cela commence dès notre naissance, l’apprentissage à vivre est déjà de l’ordre du travail. Et depuis la nuit des temps, la Terre, les éléments et le cosmos sont en travail, assurément. Le travail n’est sans doute pas le propre de l’Homme.

On ne travaille pas soi tout seul. On ne vit pas soi tout seul. On subvient à ses besoins, on se reproduit, on crée et on échange avec les autres, avec notre environnement. Fait social total, le travail est lié à des systèmes d’échange et de prestations, marchands ou non. Il s’exerce sur le mode du don, donner, recevoir, rendre, et du troc dans les populations natives citées par Marcel Mauss dans son Essai sur le don (5).

Pour James Suzman, avec les chasseurs cueilleurs horticoles, ceux du Kalahari qu’il a étudiés, on est dans une économie fondée sur le don, sur le troc, sur des relations interpersonnelles avec l’environnement nourricier reposant sur la confiance et non sur la rareté, en extension organique avec l’environnement.

Pour lui comme pour Davis Graeber (7), la monnaie va naitre non pas du troc mais de la dette. La monnaie va quantifier la dette, lui attribuer une valeur précise. Les plaques d’argile mésopotamiennes représentent une certaine quantité de céréales que la terre cultivée va devoir produire.

On passe du don (donner recevoir rendre) à une quantification de dette par la monnaie, ce qui est bien différent.

« La dette qui avant était une promesse (je te rendrai une vache) devient avec la monnaie une question impersonnelle d’arithmétique » nous dit David Graeber.

Tournant radical au 18e siècle

Au 18e siècle, en Amérique, pour Benjamin Franklin (1706-1790) qui a contribué à l’indépendance des États-Unis et à l’élaboration de sa constitution, imprégné du puritanisme anglo-saxon, les efforts, le travail méritent récompense et l’oisiveté est mère du vice. C’est le travail qui crée de la valeur (4). Mais on assiste au cours de ce 18e siècle à un tournant radical, avec la naissance de la science économique, avec Adam Smith (1723-1790) et les philosophes économistes.

Ce n’est plus l’effort, la quantité de travail qui a été nécessaire pour fabriquer un objet mais la quantité de travail que l’acheteur est prêt à payer pour acquérir un produit qui fixe sa valeur.

La valeur est dès lors fixée par le marché. Avec la colonisation du nouveau monde, la mise en place de l’économie des plantations et de l’esclavage s’accompagne d’une augmentent de la productivité agricole. Coton et sucre arrivent en masse en Occident, puis c’est l’avènement des machines à vapeur, avec l’extraction des combustibles fossiles et du fer. Ces mouvements s’accompagnent d’un exode rural massif. Avec disparition de professions et apparition d’ouvriers sans compétence. On ne fabrique plus, on produit. On travaille pour acheter, on entre dans le cycle produire-consommer.

À la fin du 19e siècle arrivent alors le taylorisme et l’Organisation Scientifique du Travail ainsi que le fordisme. Taylor (1856-1915), Ford (1863-1947). Il s’agit d’augmenter les profits. Comptabiliser et augmenter les cadences en contrant « la flânerie des ouvriers », les temps morts et les gestes inutiles. Les gens travaillent pour gagner de l’argent et non plus pour fabriquer. C’est l’usine qui fabrique.

Au 20e siècle écrit Dominique Meda 8, « on est entré dans une société salariale, avec lien de subordination, soumission à la productivité et à la rentabilité, mais où le salarié est dédommagé par des droits, droits du salarié et de ses ayant droits à l’usage des bureaucraties mises en place, avec pouvoir d’achat et état providence garantis ». Augmenter croissance, revenus et protection. Consommer.

Mais cette société est en voie de disparition.

Cette évolution est très bien illustrée par Florence Weber (9). Elle a étudié les pratiques des ouvriers de Montbard, petite ville industrielle de Côte d’Or de 1978 à 1985, travail à l’usine et « travail à côté ». Elle y avait constaté l’ampleur et la diversité du « travail à côté, jardinage et bricolage, travail non marchand, et l’accommodement de ce phénomène avec l’usine ». Ce mode d’échange a pu coexister avec le travail à l’usine.

Quand elle y retourne vingt ans après, dans cet après-coup, elle réalise que « ces pratiques avaient été un moment dans une dynamique historique, une culture ouvrière occidentale à son apogée. Vingt ans après, c’est le chant du cygne de cette culture ouvrière pratiquement disparue ».

Un nouveau tournant ouvre le 21e siècle

Le 21e siècle ouvre ainsi à un tournant, tournant gestionnaire avec désindustrialisation et désagrégation de cette société salariale européenne, avec mondialisation et financiarisation de l’économie, et règne du profit à court terme :

  • Développement et marchandisation des services.
  • Disparition du travail à coté, disparition de la frontière entre vie au travail et vie hors travail avec le digital et le virtuel.
  • Uberisation et atomisation du travail.
  • Culte de la performance et de la compétence individuelles.
  • Guerre des talents et perte des solidarités.

Dans cette course à la croissance, concevoir- produire- distribuer- appeler à la consommation, notre travail a donc pour conséquences de contribuer aux destructions environnementales et humaines que nous constatons : production de biens polluants et de déchets, extractions et déforestations, appauvrissement des terres, de la faune et de la flore.

Or le travail, on en attend, on en veut autre chose.

« Notre rapport au travail a des racines bien plus profondes et complexes que ce qu’avaient imaginé les économistes » nous dit James Suzman (4).

On est bien loin du travail vivant, du beau travail, du travail bien fait que Christophe Dejours et Yves Clot décrivent comme fondateurs et moteurs des activités humaines. Notre millénaire a ainsi ouvert à l’expression d’une souffrance psychique au travail qui altère notre santé mentale :

  • Perte de sens et de substance.
  • Souffrance éthique, pensée anesthésiée, fatigue d’être soi, clivage, sublimation entravée, gestes amputés, éprouvé réprouvé.
  • Devoir faire ce que l’on réprouve …ou résister (10).

Prendre de nouveaux chemins

D’autres chemins peuvent s’ouvrir… Résister, oser éprouver. Oser coopérer.

« Oser pratiquer le travail vivant » dit Dejours (10).

Oser mettre du sujet et de la matière dans le travail, y oser l’éprouvé entre humains comme entre non humains. Oser pratiquer l’animisme* qui est en nous, dans l’éducation, dans le travail, dans nos vies. Oser le plaisir au travail et le travail bien fait. Oser résister.

S’atteler à intégrer plus fortement la dimension du travail dans l’écologie, dans l’anthropologie et la psychanalyse, alors qu’étonnamment le travail est assez absent des préoccupations explicites de ces disciplines, contribuer ainsi à y apporter de l’épaisseur, de la matière vibrante, du vivant dans sa complexité, c’est peut-être cela aussi notre travail, à nous cliniciens témoins de ces tourments.

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Notes :

  1. Dominique Beaumont Et maintenant comment allons-nous travailler. Site Souffrance et Travail- Magazine – Janvier 2024
  2. Marie Pierre Gilbert – Anne Monjaret Anthropologie du travail, 2021
  3. Sigmund Freud Malaise dans la civilisation, 1930
  4. James Suzman, Travailler. La grande affaire de l’humanité, 2020
  5. Marcel Mauss, Essai sur le don, 1925
  6. Marcel Mauss, Les techniques du corps, 1936
  7. David Graeber, La dette, 5000 ans d’histoire, 2016
  8. Dominique Meda, Travail : la révolution nécessaire, 2010
  9. Florence Weber, Une enquête dans l’histoire. Le travail à-côté, apogée d’une culture ouvrière européenne. Dans Observer le travail, 2008
  10. Christophe Dejours, Pratique de la démocratie. Servitude volontaire, travail et émancipation, 2025

* Animisme au sens de Philippe Descola, attribuer une âme, une intériorité aux êtres humains comme non humains, développer échanges, relations intersubjectives et sociabilité sans restriction avec humains et non humains. « Aimer, faire corps avec la machine » pour reprendre Christophe Dejours.

Bibliographie indicative :

  • Philippe Davezies, Activité Subjectivité Santé in Le travail intenable, 2006
  • Christophe Dejours et coll., Écouter le travail vivant, 2024
  • Philippe Descola, Par-delà nature et culture, 2005
  • Alain Ehrenberg, La fatigue d’être soi, 1998
  • David Graeber et David Wengrow, Au commencement était… Une nouvelle histoire de l’humanité, 2021
  • Dominique Méda, En finir avec la domination de la nature par l’homme – Tribune Libération 11 septembre 2015 : https://www.liberation.fr/planete/2015/11/09/en-finir-avec-la-domination-de-la-nature-par-l-homme_1412340/
  • Marie Pezé, Le deuxième corps, Le genre du monde, Nouvelle édition, 2024
  • François Sigaut, « La Formule de Mauss », Techniques & Culture, 54-55 2010
  • François Sigaut. Folie, réel et technologie. À propos de Philippe Bernardet, Les Dossiers noirs de l’internement psychiatrique, Paris, Fayard, 1989 – Travailler 2004/2 n° 12

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