Y a-t-il encore une place pour le soin psychique dans notre société ?

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Face à la tyrannie de la norme qui abrase toujours davantage ses singularités et l’espace relationnel du social, le sujet contemporain développe une souffrance psychique qui nécessite d’être soignée, dans le cabinet du psychanalyste ou ailleurs. Depuis une vingtaine d’années, Roland Gori s’est engagé dans une résistance intellectuelle contre les pratiques néolibérales qui prônent, selon lui, la « fiction anthropologique d’un homme performant autoentrepreneur de lui-même ».

Ce dossier prolonge la rencontre du 1er mars 2024 entre Roland Gori* et Cairn.info, en partenariat avec le Carnet Psy, en proposant une réflexion sur le soin psychique dans notre société.

Depuis une vingtaine d’années, Roland Gori s’est engagé dans une résistance intellectuelle protéiforme – articles, ouvrages, conférences, créations de collectifs, films, etc. – contre les pratiques néolibérales qui prônent, selon lui, la « fiction anthropologique d’un homme performant autoentrepreneur de lui-même [1].

Face à cette tyrannie de la norme qui abrase toujours davantage ses singularités et l’espace relationnel du social, le sujet contemporain développe une souffrance psychique qui nécessite d’être soignée, dans le cabinet du psychanalyste ou ailleurs.

Alors, à l’heure où les « anciens mondes » humanistes sont considérés comme engloutis ou en passe de l’être, y a-t-il encore une place pour le soin psychique dans notre société ?

Thérapies molles et pathologies flexibles

Dans un article publié dans la revue Cliniques méditerranéennes, Roland Gori repère une décomposition progressive de la relation psychothérapeutique depuis l’avènement du DSM III (1980), le prendre soin du psychothérapeute traditionnel étant sommé de laisser la place à des « thérapies molles » plus enclines à correspondre aux exigences immédiates, sécuritaires et normalisatrices de notre société.

Parmi elles, la grande nébuleuse des coachings considérée par l’auteur comme la somme « de techniques extrêmement hétéroclites, d’un bric-à-brac de manœuvres psycho-éducatives allant de la programmation neurolinguistique aux thérapies cognitivo-comportementales en passant par l’analyse transactionnelle, la Gestalt-thérapie, sans oublier bien sûr les références appuyées à la psychanalyse et à la maïeutique socratique » (p. 147).

Se situant très exactement au carrefour des techniques de développement personnel et de manipulation managériales, le coaching apparait comme la branche « thérapeutique » du biopouvoir décrit par Michel Foucault, exerçant une surveillance de masse très active sur les manières de se comporter et de vivre.

Et c’est la psychiatrie dans son ensemble qui s’en trouve désarticulée, basculant depuis quarante ans dans un nouveau paradigme nommé, à la faveur des travaux de Georges Lantéri-Laura, la psychiatrie postmoderne : éclatement de la psychopathologie structuraliste en unités plus flexibles (les « troubles mentaux »), logiques étiologiques et diagnostiques se voulant plus scientifiques et évidentes (neuro-développementales, traumatiques, etc.), déplacement de la logique du soin vers le dépistage et la prévention, etc.

Pour Roland Gori, il est crucial de résister à ce modèle médico-économique en redonnant à la parole toute sa place et sa portée (sa valeur « étho-poïétique »), et ce dans la sphère publique comme dans la sphère privée.

Ce que soigner veut dire

Par quelle résistance citoyenne notre démocratie peine-t-elle à reconnaitre durablement et authentiquement l’importance du soin et celle des personnes qui s’y engagent quotidiennement ?

Marie-José Del Volgo** amorce sa réflexion en insistant sur le mépris ordinaire qu’essuie le soin, activité traditionnellement associée à la domesticité et réservée aux femmes dans notre société individualiste de prestige et de pouvoir.

Pourtant, le soin repose plus que jamais sur un véritable engagement humain dont sa définition ne rend pas vraiment compte, pas davantage d’ailleurs que celle du care — dans un monde néolibéral qui fait peser de plus en plus sur chaque sujet un risque de déshumanisation et d’insensibilité à l’autre.

Pour l’auteur, ce sont en effet justement ces « tâches considérées comme subalternes [qui] nous obligent bien plus que d’autres à tenir compte de l’autre » (p. 86).

Après un détour par les robots de Karel Čapek et la bouleversante manière dont Charlot prend soin de « son » orphelin dans Le Kid (1921), l’auteur rappelle deux conceptions psychanalytiques fondamentales pour comprendre l’absolue nécessité des bons soins à l’aube de la vie : la « préoccupation maternelle primaire » et la « capacité de sollicitude » de Donald Wood Winnicott.

Applaudir les soignants durant la pandémie de Covid n’aura pas suffi à les rendre durablement visibles et chacun, pour Marie-José Del Volgo, doit s’engager de sa « place à ce que le prendre soin soit au cœur de notre société pour un devenir plus juste et plus solidaire.

Notre avenir est entre nos mains, nous sommes plus libres que nous le croyons » (p. 92).

Lire la suite, « De l’importance de la psychopathologie », sur le site Cairn.info

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* Roland Gori est psychanalyste, membre d’Espace analytique, professeur honoraire de psychopathologie clinique à l’université d’Aix-Marseille.

** Marie-José Del Volgo est psychanalyste, maîtresse de conférences, praticienne hospitalier honoraire, Aix-Marseille université.

[1] Breton S., « Entretien avec Roland Gori », Le Carnet Psy,… »

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