Quel corps engageons-nous au travail ? Marie PEZÉ nous apporte son regard clinique

Stress Travail et Santé

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Le corps organique, le corps subjectif, le corps de métier

Quel corps engageons-nous au travail ? Sûrement pas celui rêvé par l’organisation du travail : une force motrice, un réservoir d’énergie linéaire, disciplinarisé, sans rythme physiologique et biologique, sans limite, sans aléa, sans émotion, sans affect, sans faille. Ce corps-là est un moyen, pas une origine.

Outre que notre corps biologique possède ses failles génétiques ou accidentelles, vient s’y ajouter la question de notre subjectivité. S i la question du corps n’est pas simple, c’est que l’esprit n’est jamais loin derrière. Et comment rendre compte des relations entre le corps et l’esprit, de leurs interférences réciproques ? Du corps ou de l’esprit, lequel des deux tient l’autre sous sa coupe ? La pensée peut-elle être considérée indépendamment de son support ? D’ailleurs, la pensée est-elle contenue dans le crâne comme de la confiture dans un bocal ? Comment articuler histoire somatique et histoire psychique ?

En dehors de tout contexte de travail, c’est l’interrogation de la plupart des cliniciens devant la symptomatologie mise en avant par un patient souffrant : à quel corps ai-je affaire ? Corps réel, biologique, le « vrai » corps ? Ou corps imaginaire, « historique », subjectif ? Le questionnement des praticiens désemparés devant des symptômes inclassables se règle souvent grâce au concept poubelle « psychosomatique ».

L’apparition de symptômes ou de maladies somatiques en réponse à des contraintes psychiques ou affectives est une constatation de bon sens. Les patients ne se privent pas de ces raccourcis rapides : « Mon mari est mort, ça m’a déclenché mon cancer », « Je fais un ulcère avant chaque examen ».

Ces représentations témoignent de l’investissement psychique de notre corps et aussi de notre désir de donner sens à ce qui nous arrive. Elles dépendent de notre histoire singulière, de notre personnalité, de notre culture, et sont en elles-mêmes éminemment respectables.

Le lien de causalité directe entre le psychique et le somatique est également ancré dans la tradition scientifique positiviste. Pour les médecins, certaines maladies ont été réexaminées sous l’influence de la médecine psychosomatique

comme relevant d’une causalité psychologique. Ce sont les grands syndromes classiques : l’ulcère à l’estomac, l’asthme, la rectocolite hémorragique… E n dehors de ces quelques maladies, le médecin est toujours à la recherche d’un facteur pathogène extérieur au corps : microbe, virus, toxique, etc.

La vie psychique est pensée en termes d’activité cérébrale électrique, biochimique, visible à l’IRM . On ne soulignera jamais assez la prépondérance de la fonction visuelle dans l’approche scientifique. L e visible est mesurable donc vrai, les faits psychiques sont invisibles donc soumis à caution : la fameuse subjectivité. L a souffrance humaine est effectivement radiotransparente et ne se perçoit que dans un dialogue intersubjectif.

Dans la même veine, l’évaluation chiffrée de la souffrance au travail est exigée comme seule garante de son existence véritable. Combien de suicides dans une même entreprise avant de considérer que le pourcentage, rapporté à la population globale, est significatif ? En termes humains, un suicide représente 100 % de ce suicide-là.

De surcroît, autour du chiffrage, la bataille est conceptuelle et économique. Économique, car construire le questionnaire qui fera émerger l’indicateur global permettra bien sûr de l’appliquer au plus grand nombre d’entreprises.

Conceptuelle, car il s’agira non pas de rechercher les causes, qui très vite déboucheraient sur le risque de responsabilité civile et pénale de l’entreprise, mais d’utiliser des méthodes scientifiquement neutres et chiffrées, évaluant le bien-être au travail, ce qui aidera à y voir clair uniquement là où on éclaire.

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