"Tu vas pleurer les premières fois" : que se passe-t-il au sein du studio d’Ubisoft derrière Trackmania ?

Stress Travail et Santé

Racheté par Ubisoft en 2009, le studio de jeux vidéo français Nadeo, à l’origine de la saga TrackMania, est visé par un appel à témoins lancé en interne par le syndicat Solidaires, branche Informatique et Jeu Vidéo.

Directement mis en cause par une dizaine de personnes, le directeur du studio exerce depuis des années un contrôle total sur les salariés, sans aucune intervention de la part d’Ubisoft. Hurlements, pression insoutenable, injonction aux heures supplémentaires, impossibilité de se plaindre auprès de la RH ou des représentants du CSE… La direction du studio est pointée du doigt par les accusations de nombreux employés et anciens employés avec qui Numerama s’est entretenu.

« Nous avons été informé.es (sic) de graves atteintes au droit du travail ainsi que d’actes de harcèlement moral commis sur des personnes ». Le 24 août 2020, sur le compte Twitter du syndicat Solidaires, branche Informatique et Jeu Vidéo, un appel à témoin est publié, invitant les employés du studio visé à venir s’exprimer. Retweeté à peine une centaine de fois, l’appel est passé largement inaperçu auprès du grand public.

Pourtant, il concerne Nadeo, le studio français à l’origine de la saga culte TrackMania, dont les différents opus ont été distribués à plusieurs millions d’exemplaires dans le monde. Et qui, depuis 2009, est la propriété d’Ubisoft, fleuron français du jeu vidéo. L’appel à témoin est accompagné d’un court message, comme un avertissement : « ?Ces agissements doivent prendre fin ».

Que se passe-t-il chez Nadeo ?

La peur de parler

L’annonce publique du syndicat est loin d’avoir plu à tout le monde. « On était très méfiants. On a peur qu’il y ait des représailles », nous explique Antoine*, un ancien employé qui a accepté de nous parler sous couvert d’anonymat. « J’étais très frileux au départ? ». « Quand l’article paraîtra, j’ai peur que Florent m’écrive en me demandant si c’est moi qui ai parlé. Tout le monde a peur de lui? », déclare Martin*, un autre ancien de la boîte. « J’ai eu très peur quand j’ai vu l’appel à témoin, avant de me dire que je devrais être soulagée », raconte Béatrice, également ex-employée. Jules, encore en poste, parle lui d’une volonté de « mettre un coup de pied dans la fourmilière », par « respect envers tous ceux dont les histoires m’ont fait prendre conscience du problème? ».

Début juillet 2020, Numerama et Libération publiaient en effet de longues enquêtes sur des faits de harcèlement sexiste et sexuel au sein d’Ubisoft, ainsi qu’un système de RH qui peine à protéger les victimes tout en fermant les yeux sur les agissements de certains cadres hauts placés. À l’époque, plusieurs sources nous avaient mentionné le petit studio Nadeo, passé entre les mailles du filet. En cause, non pas des faits de nature sexuelle ou sexiste, mais des témoignages qui font état d’une ambiance surréaliste, d’une pression écrasante et de mécanismes amenant une détresse psychologique chez les employés, similaires à ce qu’il s’est passé au sein de la maison-mère : la mainmise d’une personne de pouvoir sur le reste du studio, et aucune action de la part du service des Ressources humaines.

Et pourtant, alors qu’Ubisoft connait ces derniers mois une remise en question de son management sans précédent et après une vague de licenciements et de démissions de plusieurs de ses cadres dirigeants, les salariés sont encore nombreux à avoir eu « trop peur pour parler à des journalistes? », comme nous l’a confié Jean*, un des membres du syndicat à avoir recueilli les témoignages de nombreux employés. Tous ceux qui ont accepté de nous parler nous ont dit espérer briser le silence et que les choses changent, enfin.

De nombreux récits que nous avons recueillis rentrent dans la définition juridique du harcèlement moral, défini par le Code du travail comme « des agissements répétés susceptibles d’entraîner, pour la personne qui les subit, une dégradation de ses conditions de travail pouvant aboutir à : une atteinte à ses droits et à sa dignité, une altération de sa santé physique ou mentale, ou une menace pour son évolution professionnelle ». Le harcèlement moral au sein de l’entreprise peut être catégorisé, selon le site du ministère du Travail, par des « critiques, brimades, insultes, mises au placard », par un «  refus de toute communication » ou encore une « charge excessive » de travail.

Numerama a recueilli et recoupé dix témoignages, de la part d’employés toujours en poste ou d’anciens, toujours poursuivis par leurs histoires chez Nadeo. Tous nous ont raconté des comportements et mécanismes similaires, une angoisse et un épuisement psychologique récurrent. Tous parlent de l’emprise de Florent Castelnérac (parfois abrégé en « Florent C. » dans cet article), le directeur historique de Nadeo, sur son studio et sur ses employés.

« Champions du monde »

« Il y a une espèce de culte autour du fait de tout sacrifier pour le travail », détaille Lisa*, qui est désormais partie de la boîte. « Quand Florent apprenait que tu avais bossé le week-end, il était très content et te félicitait? ». Mais rien n’est jamais assez pour le directeur du studio. « Il m’a aussi reproché de ne pas travailler assez alors que je bossais déjà 8 h à 10 h par jour sur place, et qu’une fois rentrée chez moi je bossais encore. Je passais ma vie à travailler et ce n’était jamais assez. Il m’a reproché de ne pas lui demander de travail le week-end afin de m’améliorer », poursuit-elle. « S’il voit que tu fais le minimum légal d’heures, il va t’avoir dans le collimateur », ajoute Martin.

Le fondateur de Nadeo pousse ses employés à l’extrême, veut le meilleur. Il leur demande tout le temps d’être des « champions du monde ». « Il a une obsession avec cette expression », explique Béatrice. « Il voulait que je travaille plus. Il disait que tout le monde pouvait être un champion du monde », relate Quentin*, « ?mais que si tu ne bosses pas le week-end, tu ne peux pas en être un. Et lui, il veut que des “champions du monde” ». Jean confirme. « Il met une grosse pression sur les employés pour les heures sup. Il dit “tout le monde peut être un champion du monde, mais pour ça il faut travailler. Moi mon but c’est de trouver mes champions”? ».

« Il m’a dit « toi, t’es level 40, je veux que tu sois niveau 112. Qu’est-ce qu’on fait avec le laps de temps qu’on a pour changer ça ? », se rappelle Béatrice*. « Niveau confiance en soi, c’est terrible?». «?Il m’a fait penser que je n’étais pas assez bien, autant personnellement que professionnellement, alors que la vérité, c’est que personne n’était jamais assez bien, personne n’était un “champion du monde », poursuit Lisa. « Le pire, c’est que pour se justifier d’être aussi dur et dégradant avec ses employés, il affirme qu’il agit dans leur intérêt, pour leur bien », observe Martin.

Contacté par Numerama, Florent Castelnérac a accepté de répondre à nos nombreuses questions. Il assure avoir « rarement imposé des heures supplémentaires », et l’avoir fait seulement « quelques jours ces dernières années, et encore seulement si la personne était d’accord […] et n’avait pas d’autres choses de prévues?». Le directeur du studio se défend notamment en citant une étude réalisée par le cabinet de conseil Great Place To Work, dont le résultat total indique un « trust index » à 92 %, un bon résultat. « L’intégrité [de Nadeo] est jugée solide, à 100 %?», note-t-il. «?Ce qui est apprécié en premier, lorsqu’on demande régulièrement aux personnes, c’est la qualité de la culture du studio?». Les employés que nous avons interrogés racontent une autre histoire.

Lire la suite, « C’est du lynchage en public », sur le site www.numerama.com

A lire dans le magazine

Le rapport qui pique

Quand les praticiens de l’hôpital interpellent l'opinion et les pouvoirs publics... Le...

Réseaux Sociaux

Suivez-nous sur les réseaux sociaux pour des infos spéciales ou échanger avec les membres de la communauté.

Aidez-nous

Le site Souffrance et Travail est maintenu par l’association DCTH ainsi qu’une équipe bénévole. Vous pouvez nous aider à continuer notre travail.