"Qu’ils aillent travailler à l’usine, puisqu’ils ne supportent pas leur quotidien !"

Burn Out, Stress Travail et Santé, Suicide Au Travail

Entendu ce matin dans la queue du supermarché à propos de la grève d’infirmiers du mercredi 14 septembre. « De toute façon c’est toujours pareil les fonctionnaires, un dépressif qui se fout en l’air et c’est une excuse pour ne pas aller bosser. Ils sont toujours en arrêt maladie et ils vont se plaindre de leurs conditions de travail. Qu’ils aillent travailler à l’usine, tiens, puisqu’ils ne supportent pas leur quotidien… » Voici ma réponse.

Madame, mon quotidien, c’est un patient couvert de selles, qu’il faut changer pour la huitième fois de la nuit. C’est un patient violent qu’on contentionne parce qu’il s’arrache l’intubation/les drains/les pansements. C’est un jeune en hémorragie interne qu’on intube, qu’on transfuse, qu’on remplit de tous les médicaments de la terre avant d’annoncer à sa famille qu’il est mort au petit matin. C’est le box d’un décédé qu’il faut évacuer, nettoyer et remonter en urgence parce qu’un autre patient arrive derrière. C’est une pause repas prise à trois heures du matin parce que le patient instable avait besoin de soins continus.

Madame, mon quotidien, c’est aussi le téléphone qui sonne dès le premier jour de repos pour remplacer une collègue en arrêt. C’est un compte épargne-temps blindé de jours en trop qu’on ne pourra jamais prendre. C’est une équipe amputée par les absences non remplacées, qui s’épuise encore plus vite à faire tourner la maison. C’est un anniversaire, un Noël, un réveillon, un mariage auquel on a dit non parce que la maladie ne connaît pas les jours fériés. Ce sont des problèmes de dos, de jambes, d’articulations, de fatigue, de pression, de burn-out.

Madame, je suis en repos aujourd’hui, donc je ne parasite pas la fonction publique avec ma grève paresseuse. Quand-bien même je serais sur le planning aujourd’hui, je travaillerais avec un brassard ou un bout de sparadrap sur ma blouse, avec un ordre de réquisition dans ma poche, comme mes collègues de service.

Et pourtant, Madame, je suis privilégiée en réanimation, je ne suis pas à plaindre. J’aime ma profession, je l’ai choisie, j’en apprends tous les jours. Je m’y sens à ma place. Mais jusqu’à quand ? Quand viendra le jour où, tiraillée entre mes idéaux de soin éthique et humain et mon quotidien animé de coupes budgétaires, de manque de matériel et de personnel, de responsabilités écrasantes, la seule issue à mon mal-être sera mon suicide ?

Mais en attendant rassurez-vous, Madame, le jour où vous passerez entre mes mains, douze heures durant, je vous soignerai avec la même attention et le même sérieux que pour tous mes autres patients.

Alors pour ces cinq personnes qui ont mis fin à leurs jours (cinq au fait, hein, pas une), et pour tous les collègues grévistes, je pense que l’heure est à l’empathie plutôt qu’au jugement. Mais qu’en savez-vous, Madame ? Après tout, écouter sans imposer, comprendre sans juger, soigner sans distinguer, c’est un truc d’infirmier, il paraît…

Lu sur le site www.infirmiers.com

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