Ces microtravailleurs de l’ombre

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La toute première étude sur le microtravail en France est dévoilée aujourd’hui. 260 000 «travailleurs du clic» effectueraient ces petites tâches rémunérées de quelques centimes à quelques euros, destinées pour la plupart à alimenter les nouveaux outils numériques. Les sociologues Antonio Casilli et Paola Tubaro nous en disent plus.

Vous publiez aujourd’hui un rapport complet sur le microtravail en France. Pouvez-vous nous dire ce qu’on entend par microtravail ?
Paola Tubaro (1) : Ce sont des tâches courtes, répétitives et assez rébarbatives, effectuées pour la plupart devant un ordinateur : identifier des objets sur une image, étiqueter des contenus, enregistrer sa voix en lisant de courtes phrases, traduire de petits bouts de texte… De façon plus marginale, photographier des étiquettes de prix avec son Smartphone ou l’emplacement de produits dans un supermarché, effectuer de petites tâches proposées via une application (comme, depuis tout récemment, recharger à son domicile des trottinettes électriques, NDLR), relèvent aussi du microtravail. Ces activités faiblement rémunérées, de quelques centimes à quelques euros la tâche, ne supposent pas de qualifications particulières. Elles sont proposées par des plateformes spécialisées dans le microtravail, qui font office d’intermédiaires entre les microtravailleurs et les entreprises pour lesquelles ces opérations sont exécutées.

À quoi servent ces microtâches, exactement ?

Antonio Casilli (2)  : Une grande partie d’entre elles sont destinées à alimenter les technologies dites « intelligentes ». Ainsi, pour préparer un assistant vocal comme Alexa d’Amazon, capable de comprendre les demandes qu’on lui adresse, il faut produire une masse d’exemples de langage naturel humain, avec une pluralité d’accents et de bruits de fond, dans les langues de tous les pays où l’outil va être commercialisé…
Même chose pour la voiture autonome sur laquelle beaucoup d’entreprises travaillent : il faut fournir à l’intelligence artificielle des décryptages d’images toujours plus fins, identifier les feux rouges, les passages piétons, les devantures de magasins… de toutes les formes et dans tous les contextes possibles. On parle beaucoup de machine learning, d’« apprentissage machine », mais cela n’est possible que si on fournit à la machine des données utilisables qu’elle saura reconnaître et ranger. Et ce sont des humains, en l’occurrence les microtravailleurs, qui produisent les exemples nécessaires à cet apprentissage. Ce sont aussi eux qui testent ces outils intelligents et vérifient qu’ils interprètent correctement les données.

De quand date le phénomène du microtravail ?

P. T. : Le phénomène a commencé aux États-Unis au milieu des années 2000 avec le lancement par Amazon de Mechanical Turk, première plateforme de microtravail. Mais il n’a réellement débuté en France que dans les années 2010. Depuis, le microtravail a pris de l’ampleur : nous avons dénombré 23 plateformes de microtravail dans l’Hexagone, dont 14 sont de nationalité française, à l’image de la plus grosse d’entre elles, Foule Factory, aussi connue sous le nom de Wirk, sur laquelle nous avons interrogé près de 1 000 microtravailleurs dans le cadre de notre étude.

Sait-on combien il y a de microtravailleurs en France ?

A. C. : Ne pouvant nous reposer sur les seules déclarations des plateformes, nous avons croisé plusieurs méthodes, qui nous ont permis d’aboutir à trois estimations différentes : en France, 15 000 personnes seraient très actives et se connecteraient chaque semaine sur les plateformes de microtravail ; 50 000 seraient des microtravailleurs réguliers et se connecteraient au moins une fois par mois ; enfin, nous avons dénombré 260 000 microtravailleurs occasionnels, qui constituent une véritable « armée numérique de réserve » pour les plateformes en cas de besoin. Il faut savoir que les microtravailleurs inscrits sur ces plateformes ne connaissent généralement pas le nom de l’entreprise pour laquelle ils effectuent ces tâches, ni le projet dans lequel elles s’inscrivent, ce qui peut générer pas mal de frustration et une vraie perte de sens. D’autant que les plateformes généralistes commencent à céder la place à des structures en couches encore plus opaques : une plateforme s’occupe de la contractualisation, une autre met en relation avec le client, une troisième gère le paiement et c’est encore sur une autre plateforme que le microtravailleur effectue les tâches. Ces chaînes longues, qui entraînent une dilution complète du lien de subordination – parfois les différentes plateformes ne sont même pas dans le même pays ! –, apparaissent du fait des exigences des grandes entreprises clientes qui essaient de se protéger au maximum du regard de la concurrence, notamment dans le domaine très stratégique de la voiture autonome.

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