Transplantés cardiaques : la Nouvelle-Aquitaine au bord de la rupture

6 juin 2019 par

Les trois plus grands spécialistes de la transplantation cardiaque de la région Nouvelle-Aquitaine auraient été victimes de harcèlement moral. Deux ne travaillent plus dans le domaine, un autre est sur le départ. Autopsie d’un scandale sanitaire.

Tout a commencé par une alerte lancée en 2015 par le Dr Florence Rollé, cardiologue réanimateur qui avait pris la tête du service de réanimation de la chirurgie cardiaque du CHU de Limoges, deux mois avant le décès inopiné du professeur Marc Laskar, en juillet 2015.

Pour le Dr Rollé, le centre de transplantation cardiaque de Limoges a fait face en 2015 « à de graves dysfonctionnements avec des décès anormaux, nous avons eu une dizaine de morts inexpliqués et on s’est rendu compte qu’on avait même essayé de camoufler des choses ».

Elle a donc choisi de « dénoncer les faits en interne ». Si bien que l’ARS a décidé de fermer en avril 2016 le centre de transplantation cardiaque de Limoges. Ce qui signifie que les patients transplantés cardiaques de la région ont été adressés au CHU de Bordeaux. Tandis que le Dr Rollé se faisait une réputation d’empêcheuse de tourner en rond, dont elle allait pâtir…

Restructuration

Le Dr Rollé, grande spécialiste de la transplantation cardiaque a été « isolée » selon l’intéressée, avant de subir, comme d’autres de ses collègues chirurgiens, un « harcèlement grave ». Elle a tout d’abord été destituée de ses fonctions administratives par le CME. Puis, « on m’a carrément enlevé mon activité de réanimation, on m’a placardisée, on a falsifié mon dossier, on a volé un dossier dans mon bureau et on a fini par m’agresser… », rappelle le Dr Rollé qui a été arrêtée durant six mois, avant de subir un nouvel harcèlement à son retour au CHU de Limoges en septembre 2017. En son absence, « les transplantés cardiaques à Limoges se sont retrouvés complètement à l’abandon entre les mains de non-spécialistes… », déplore le Dr Rollé.

En arrêt de travail durant près de deux ans au total, elle a un moment pensé à « mettre fin à mes jours », avant d’être « sauvée » par ses collègues de travail et le soutien de l’association nationale Jean-Louis Mégnien (ANJLM), qui vient en aide aux personnels hospitaliers harcelés et en souffrance. Le président de l’association, le Pr Philippe Halimi, se souvient que le Dr Rollé était « au bord du suicide » quand il a été sollicité pour lui venir en aide en 2017.

Pour le Pr Halimi, le Dr Rollé « est une personne extrêmement brillante dans son domaine qui a dénoncé des comportements anti-déontologiques, des falsifications de dossiers, mais aussi des décès anormaux. » Ce sont les raisons pour lesquelles elle s’est retrouvée « en porte-à-faux, à la fois avec des collègues d’autres services et la direction », ajoute le Pr Halimi, tout en précisant que « le suivi des patients transplantés cardiaques est une sur-spécialité assez rare qui compte environ une vingtaine de spécialistes de France. »

En général, ces spécialistes sont donc des « cardiologues réanimateurs qui se spécialisent dans ce domaine parce que les patients transplantés sont en général sous immunosuppresseurs et sont exposés à la fois à des infections opportunistes qui peuvent être graves voire mortelles, mais aussi des pathologies cancéreuses induites par ces traitements », poursuit le Pr Halimi.

Le rapport de l’Igas bloqué au ministère

Pour en revenir au centre de transplantation cardiaque du CHU de Limoges, l’inspection générale des affaires sociales (IGAS) a fait deux fois le déplacement à Limoges (en 2016 et 2017), avant d’émettre la recommandation suivante : renforcer l’équipe de suivi des transplantés cardiaques du CHU de Bordeaux en y intégrant le Dr Rollé. Mais cette solution s’est heurtée à un refus de la direction générale du CHU bordelais :

« L’Igas a proposé à Florence Rollé de travailler à mi-temps au CHU Bordeaux avec une anesthésiste réanimatrice qu’elle connaissait bien puisqu’elle l’avait formée, confie le Pr Halimi. Le rapport de l’Igas a été probablement bloqué au niveau du ministère de la Santé. Il y a eu un veto de Bordeaux, notamment du directeur général de Bordeaux, Philippe Vigouroux, qui ne désirait pas entendre parler de Florence Rollé. »

Contacté par What’s up Doc, le service communication du CHU de Bordeaux confirme ce refus : « La suggestion a été faite au CHU de recruter Mme le Dr Florence Rollé, mais la communauté cardiologique ne le souhaitait pas. Le directeur général a donc formulé une réponse négative ».

Mais ce qu’il ne dit pas, « c’est que je ne connais pas cette communauté cardiologique car que je n’ai jamais travaillé avec eux. Par contre, la transplantation cardiaque dans la région est gérée par trois médecins qui voulaient tous les trois travailler ensemble », riposte le Dr Rollé.

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